mercredi 16 mars 2011

«Je redoute une panique généralisée»

Ilan est maître de conférence à l'université des Arts de Tokyo. Marié et père de deux enfants, il vient d'expédier sa belle-famille dans la région de Kobe-Osaka et se prépare à prendre un avion pour la France:

«Nous sommes face à deux discours très différents. D'un côté, les médias et les pouvoirs publics japonais, pour faire bonne figure, délivrent un discours très rassurant pour éviter les mouvements de panique. De l'autre, il y a beaucoup d'inquiétudes véhiculées par les médias étrangers, non sans outrance. C'est le grand écart. Alors, on navigue à vue et on essaye de trouver des infos fiables en recoupant celles mises en ligne par des médias français, anglais, américains et des blogs. Par exemple, l'ambassade de France à Tokyo recommande de suivre les indications tranquillisantes des autorités japonaises, mais, dans le même temps, indique que ceux qui n'ont pas de raison de rester dans l'archipel peuvent quitter le pays.
Les Japonais restent très stoïques. Ils ont pour habitude de garder leur calme, d'être résistants, d'avoir un tempérament fort. C'est remarquable. Mais on ne peut s'empêcher de penser que toutes les informations ne leur sont pas communiquées. On ne leur donne pas les éléments pour les aider à prendre une décision pondérée et raisonnée. Par exemple, on sait que des centaines de corps ont été retrouvés au large. Aucune image de ces corps n'a été montrée. On a l'impression que c'est une manière de nier le danger. J'ai pris le train ce soir (mercredi matin à Paris, ndlr) pour regagner mon domicile en banlieue. Il y a moins de monde que d'habitude bien sûr, mais il y a encore des gens qui continuent à vaquer à leurs occupations, comme si de rien n'était. J'ai croisé des vendeurs ambulants, des écoliers. Les consignes de sécurité (se laver régulièrement, placer sous plastique les vêtements utilisés à l'extérieur) n'ont été données que pour les zones proches de la centrale de Fukushima.
Les pouvoirs publics continuent d'agir comme s'ils allaient s'en sortir. Mais il est illusoire de croire qu'ils vont résoudre l'ensemble des problèmes sur l'ensemble des sites. Je crains que cette tension actuelle amène un retour de bâton dans les prochains jours et conduise à une manifestation de panique généralisée, que le chacun-pour-soi se produise quand on aura franchi un pallier d'insécurité. Tôt ou tard, il va falloir faire un constat de réalité, notamment quand il s'agira de déplacer des dizaines de millions de personnes.»

http://www.liberation.fr/monde/01012325743-partir-ou-rester-c-est-un-peu-la-question-que-je-me-pose-a-chaque-instant

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